A la limite

Adina Crisan est actuellement assistante de recherche au Centre d’Etudes européennes de Sciences Po. Après un Master en Sciences politiques et administration européenne au Collège d’Europe, sa thèse de doctorat porte sur la construction d’une politique énergétique européenne face à la Russie en utilisant les cas de l’Allemagne et de l’Italie. Elle analyse ici les relations qu’entretient l’Ukraine avec ses voisins russes et européens et les éléments et projets qui pourraient lui faire perdre son statut de pays de transit en matière énergétique.

Pensez-vous que le nouveau régime ukrainien sera synonyme de changements significatifs dans les relations Ukraine-Russie et Ukraine-Union européenne ?

L’élection en février dernier de Viktor Ianoukovitch ne signifie pas forcément un changement radical de la position ukrainienne. Ce nouveau gouvernement n’apportera sans doute pas de grands changements mais permettra un assouplissement dans les relations avec la Russie et cela d’autant plus que le Président subira moins de pression de la part de son Premier Ministre que par le passé. Cependant, une stabilisation des relations avec la Russie n’implique pas un éloignement de l’Union européenne. N’oublions tout de même pas que pour sa première visite d’Etat, le fraîchement élu Président Ianoukovitch s’est rendu à Bruxelles.

En matière énergétique, et cela malgré cette alternance politique, la Russie a toujours comme objectif d’établir des relations directes avec ses consommateurs ouest européens et ainsi éliminer de l’équation les pays de transit. Rappelons tout de même que 85% du gaz russe à destination des marchés européens traversent l’Ukraine.

L’Ukraine arrive au terme du processus d’adhésion au Traité de la Communauté de l’énergie. Cela peut-il laisser entrevoir une possible adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne?

L’Ukraine se rapproche en effet de l’acquis énergétique européen. D’importants efforts ont été mis en place pour accroître l’efficacité énergétique et pour renforcer la sécurité énergétique notamment dans le domaine du nucléaire. Pour autant, l’Ukraine n’est pas encore en position de demander l’adhésion. L’Ukraine doit s’engager dans une dynamique orientée vers la promotion de la démocratie, de l’Etat de droit, de sa capacité administrative et de la lutte contre la corruption. Pour l’heure, l’Union européenne doit se concentrer sur ses Etats- membres, la gouvernance économique et la mise en place du Traité de Lisbonne. En effet, elle doit tout d’abord ‘digérer’ le dernier élargissement et s’occuper de ses nouveaux Etats- membres ayant des problèmes spécifiques que la crise financière n’a fait que renforcer. D’autres Etats-membres que l’on pensait définitivement sur la voie de la prospérité comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne semblent avoir à nouveau besoin d’aide avec la crise.

En quoi la crise financière pourrait-elle avoir des conséquences sur le statut de pays de transit de l’Ukraine en matière énergétique?

La crise financière a en effet très durement touché l’Ukraine, entraînant une série de conséquences néfastes pour le pays. Se trouvant dans une situation difficile, Kiev est à la recherche de crédits internationaux auprès de ses partenaires classiques et au-delà, ce qui lui permettrait d’acquitter la facture énergétique envers la Russie. On peut s’attendre à une présence chinoise plus forte dans la région ; cela consacrerait l’émergence d’un nouvel acteur, en dehors de la Russie et de l’Union européenne.

Sur le plan énergétique, la crise financière n’a pas de conséquence directe sur le statut de pays de transit de l’Ukraine, sauf en cas de défaut de paiement de celle-ci, auquel cas on pourrait imaginer une nouvelle crise avec la Russie. Le risque principal pour le maintien du statut de pays de transit de l’Ukraine réside dans la vétusté de ses gazoducs, dont personne ne connaît le degré réel. En effet, aujourd’hui d’importantes pertes de gaz sont à déplorer et ce manque à gagner pourrait ne plus être accepté par la Russie. Pour l’Union européenne, le risque ukrainien pourrait devenir un risque d’infrastructure et non plus un risque lié aux disputes avec Moscou. Ainsi, d’importants investissements sont à prévoir dans les gazoducs ukrainiens si Kiev veut garder sa crédibilité en tant que pays de transit.

Que pensez-vous des projets de gazoducs russes et de leurs conséquences pour l’Ukraine ?

La Russie cherche à établir une relation directe avec ses plus gros consommateurs ouest européens et réduire ainsi le pouvoir des pays de transit, dont l’Ukraine. En agissant ainsi, la Russie se targue d’augmenter la sécurité énergétique des Etats membres de l’UE, victimes collatérales de disputes bilatérales entre Moscou et Kiev. En effet, le projet russe est basé sur la construction de deux gazoducs offshore, Nord Stream et South Stream, d’une capacité totale de 110 milliards de mètres cubes. Si les deux projets se réalisent, la Russie pourrait réduire drastiquement les quantités de gaz transitant par l’Ukraine. Cependant, si la construction de la première partie de Nord Stream a déjà commencé, tel n’est pas le cas de South Stream, dont l’étude de faisabilité n’a même pas encore été livrée. Certes, ce dernier projet a bénéficié d’importants moyens de communication de la part de la Russie, mais en réalité beaucoup d’inconnues demeurent : le niveau de la demande européenne à long terme, le niveau des investissements dans l’exploration en Russie, le coût, les obstacles réglementaires dans l’UE, ainsi que l’éventuelle réalisation des projets concurrents, comme Nabucco. Le projet South Stream, selon différentes estimations, est évalué entre 24 et 28 milliards d’euros, mais tout dépendra du tracé final retenu après les résultats de l’étude de faisabilité. Les coûts pourraient ainsi être revus à la hausse. Cela reviendrait sans aucun doute moins cher de rénover les infrastructures ukrainiennes déjà existantes plutôt que de construire de nouveaux gazoducs.

Entretien réalisé par Laura Nunes da Costa

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